Le sculpteur

Nouvelle présentée aux ICAres 2022

I

Le soleil se lève à peine et seul le bruit des sabots heurte le sol rocailleux du chemin. La mule avance péniblement sur le sentier, le réveil matinal ne lui a pas vraiment plus et ce n’est pas l’homme sur son dos qui dira le contraire.

Par chance, pour la descente elle ne porte que quelques lettres ce qui est plus facile à transporter comparé à la quantité de vivres qu’elle avait apporté au refuge et poste avancé des alpinistes. Alors qu’elle avance en suivant le chemin qu’elle avait emprunté une centaine de fois, elle sent d’un seul coup son passager qui se redresse et tire sur les rênes pour l’arrêter.
– Où est-ce que l’on est ? dit à haute voix l’homme en scrutant nerveusement le paysage.

D’un seul coup l’homme qui s’agite sur son dos se calme et lâche quelques mots dans un seul soupir.
– Oh mon dieu,
La mule regarde l’homme sur son dos, ce dernier à la tête levée vers le ciel droit devant lui. Elle suit alors son regard et découvre qu’ une forme dessinée par les nuages est visible parmi  les pics enneigés qui l’entourent. Les nuages doucement éclairés par le soleil qui entame sa course journalière.

La mule sent les rênes lui intimider de faire demi tour en même temps que l’homme prononce quelques paroles.
– Vite, au village.

II

Une femme est seule dans la cuisine de sa maison. Un ragoût fait de viande de bœuf et de quelques légumes mijote sur le feu tandis qu’elle est occupée à coudre des vêtements pour son mari. Le bruit de la porte d’entrée qui s’ouvre se fait entendre dans toute la maison. La femme se lève puis voit un homme trempé de sueur jeter un sac contre le mur.
– Claude, qu’est-ce que tu fais là ? Je crois que tu ne devais rentrer que pour le crépuscule ?
– Je me suis dépêché, je dois absolument faire quelque chose, lui répond l’homme.

Sans prendre le temps d’embrasser sa femme, il se dirige vers une remise où sont entreposés les quelque outils que le couple possède. Il les examine rapidement un par un et en prend quelques uns qu’il met dans un sac sous le regard intrigué de la femme.
– Il est arrivé malheur au refuge ?
L’homme qui a fini de prendre les outils qu’il juge utile se dirige maintenant vers une commode où sont gardés la majorité des vêtements de la maison.
– Non ils vont tous bien. Je dois trouver un endroit particulier. Il me faut du bois, en grande quantité. Et de l’espace aussi, au milieu des montagnes, dit rapidement l’homme.
– Mais pourquoi ? Qu’est-ce qu’il se passe ?
La voix de la femme passe du ton inquiet à celui de l’incompréhension.
– Je dois sculpter quelque chose, je l’ai vue dans le ciel. 
– Quoi ? Mais de quoi parle-tu ? Tu n’as jamais touché un bout de bois de ta vie !
L’homme avait fini de remplir son sac qu’il pose dans l’entrée avant de se diriger vers la cuisine.
– Je ne pars pas pour bien longtemps. Je reviendrai vite.
– Mais c’est n’importe quoi ? Tu peux enfin partir pour une expédition sur les sommets. Ça fait des années que tu t’entraines pour ça et tu vas partir comme ça du jour au lendemain. En abandonnant tes camarades de cordée ? En m’abandonnant moi ?!

La voix de la femme ce fait de plus en plus aiguë au fûr est à mesure que la détresse de cette dernière augmente. L’homme finit de mettre les quelques provisions dans le sac. Il en met un sur son dos et prend l’autre à la main.
– Je dois le faire, c’est tout.
Ce sont les dernières paroles qu’il prononce avant d’embrasser le front de sa femme et de passer la porte. 

III

Les deux hommes chargés de sacs passent un col caché dans la paroi qui de loin semble être une falaise. Devant s’étend une cuvette de quelques kilomètres de diamètre entourée de rochers. L’intérieur de cette cuvette est une forêt de conifères qui ont pour certains à vue d’œil quelques centaines d’années de vie derrière eux.
– C’est parfait, c’est ce qu’il me fallait.
Les deux hommes restent encore quelques secondes sans parler avant que celui à la barbe et aux cheveux grisonnants qui sert de guide reprenne la parole.
– Si je peux me permettre, pourquoi cherchez-vous cet endroit en particulier ? Et pourquoi avec tout ce matériel ?
– Je dois sculpter quelque chose mais je n’ai jamais réussi à avoir l’inspiration dans aucun des endroits où j’ai essayé. Mais quand j’ai entendu parler de cette cuvette, je devais absolument venir ici. Je sens que c’est là que je vais pouvoir réussir.
Le guide hausse les sourcils devant la réponse vague de l’homme.
– Si vous le dites. D’ailleurs faites attention à vous, le coin n’est pas très fréquenté et vu que le village est à plusieurs heures de marche vous aurez du mal à trouver du secours si vous vous cassez quelque chose.
– Merci beaucoup Adam. Je vais pouvoir enfin commencer mon travail grâce à toi.
Il tend alors quelques billets à son guide, qui repart ensuite dans le sens opposé traversant des paysages ou aucun chemin n’est tracé.

IV

Une silhouette de forte carrure arrive essoufflée au niveau du col. La cuvette, que l’homme ne connaît que grâce au récit des anciens, n’est pas exactement comme il l’avait imaginée. Une partie de la cuvette est une clairière avec plusieurs troncs entassés dans un coin. Une tente est installée au bord de cette même clairière.
La descente n’est guère plus facile et c’est le visage rouge d’effort qu’il arrive à la clairière. Un homme qui a une barbe en désordre depuis plusieurs mois est en train de travailler un tronc. Plusieurs tas de bois ne sont en fait que des chutes, des bouts travaillé mais brisé ou même finis qu’à moitié. Un autre tas est exclusivement composé de bois tout juste découpé et il n’y a que quelques rares pièces intactes qui sont conservées en hauteur et abritées sous une toile tendue.
– Bonjour, excusez-moi. C’est vous Claude ?
L’homme à la barbe relève alors la tête de son travail et regarde le nouvel arrivant avec méfiance.
– Oui c’est moi. Qui êtes-vous ?
– Je m’appelle Félix. Je vous ais apporté quelques provisions depuis le village.
Claude pose ses outils et accompagne son invité jusqu’à sa tente. Cette dernière est recousue avec du fil de plus ou moins bonne qualité à plusieurs endroits. Les vêtements de Claude sont aussi dans le même état même s’ils vont avec certitude survivre à la tente.
– Merci c’est sympa de votre part. Ça fait quelque temps que je n’ai pas vu Adam. Comment il va ?
– Il est malheureusement décédé d’une pneumonie il y a peu. C’est pour ça que je suis venu ici, il parlait quelquefois qu’il y avait encore quelqu’un ici et que le voyageur qu’il avait accompagné vivait encore ici. Mais sans vouloir vous vexer on pensait juste qu’il utilisait ceci comme une excuse pour emporter un peu de nourriture et d’alcool et le boire en douce dans la forêt.
L’expression faciale de Claude se fait alors très triste et refermée sur elle-même. Il entre dans la tente et invite son interlocuteur à faire de même. Elle n’est occupée que par la couchette, des stocks de vivre qu’Adam devait sûrement lui apporter et de quelques fruits cueillis dans la nature. Claude range alors le sac que lui tend Adam avant de sortir une bouteille d’alcool à moitié remplie.
– Buvons à la santé de ce bon Adam alors !
Il sert alors deux verres d’alcool et en tend un à Félix.
– L’alcool c’est un peu évaporé, ça fait déjà quelques années que je suis là.
Les deux hommes boivent alors à la santé du défunt guide et partagent même un petit repas en parlant d’Adam avant que Félix ne reprenne la route.

V

Un jeune homme, d’une quinzaine d’années, passe le col d’entrée de la cuvette au crépuscule. La faible lumière qui entre dans la cuvette ne lui permet que de distinguer la frontière entre la forêt et la clairière. D’après les paroles qu’il avait entendues plusieurs années auparavant, cette dernière ne devait faire qu’une petite partie de la cuvette et pourtant maintenant elle fait quasiment jeu égale avec la partie boisée. Il repère une petite lumière qui vient d’une construction au pied d’une falaise qui délimite la cuvette.
Lorsque le jeune homme arrive à la maisonnette, cette dernière est composée de pierres et de bois. La construction n’est pas d’une qualité supérieure mais doit pouvoir fournir à son occupant toutes les fonctions que l’on demande à une maison, à savoir chaleur, abris et protection. Le garçon prend une grande inspiration pour se donner courage et toque finalement à la porte.
La porte s’ouvre sur un homme à la barbe qui lui arrive un peu en dessous du haut du sternum, ces cheveux lui arrivent au milieu du dos. Les vêtements de l’habitant sont par contre particulièrement en mauvais état.
– Bonjour, heu bonsoir. C’est vous Claude le sculpteur ?
– Oui, tu me veux quoi ?
– Heu …, je suis là car un de mes oncles m’a dit de venir vous apporter de quoi manger.
– Il s’appelle comment ton oncle ?
– Félix.
– Ha oui et toi tu est… heu… Romain ?
– Non, je suis Jules.
– Jules, … entre donc.

Il se décale de l’entrée pour laisser passer le jeune homme qui grelotte de froid malgré la chaleur de l’été qui approche. Après avoir placé une caisse en guise de chaise devant l’âtre de la cheminée et avoir servi un thé chaud à son invité Claude reprend la conversation.
– Qu’est-ce qu’il devient Félix ? Ça fait un moment que je ne l’ai pas vu.
– Il est à la guerre, plusieurs semaines que l’on n’a plus de nouvelles alors que les allemands avancent.
– Attends quoi ? Nous sommes en guerre ? Et Félix est parti à la guerre ?
Le garçon lui répond d’un air étonné :
– Oui vous ne le saviez pas ? Pourtant elle a commencé il y a environ 9 mois, en septembre dernier pour être précis. 
– Ça veut dire que l’on est en juin ? Je croyais que l’on était le 30 mai.
– Oui monsieur, on est le 20 juin. 

Claude reste alors sans voix et le jeune homme n’as pas le courage de reprendre la parole. Après quelques minutes, au soulagement de Jules, Claude reprend finalement la parole.
– Et pourquoi être venu en plein milieu de la nuit jusqu’ici ?
– J’ai d’abord dû aider un peu à la ferme avant de pouvoir venir. Donc je suis parti tard.
– Je vois, repose toi un peu on parlera de tout ça demain.
Le lendemain Claude et Jules discutent de la situation de la guerre, l’avancée des troupes allemandes, des travaux à la ferme. Claude lui montre aussi les quelques bâtiments annexes qu’il avait fabriqué, un séchoir et un garde-manger fait avec les restes de toiles de la tente. Il y a aussi l’atelier comme l’appelle Claude, un endroit où des plans sont tracés à même le sol et où des arbres sont progressivement transformés en pièces pour l’œuvre de Claude. Une grande partie des pièces est gardée à l’abri tandis qu’une autre partie est déjà assemblée à certains endroits de la clairière.
Jules quitte Claude après l’avoir aidé à transporter des pièces défectueuses jusqu’à la cabane pour servir de bois de chauffage. 

VI

Le soleil était au zénith lorsqu’une femme voit au loin ce qui lui parrait être une fissure dans la falaise. Elle met encore plusieurs heures à parvenir jusqu’à ce passage dissimulé. Un sourire de bonheur et d’interrogation se dessine sur son visage lorsqu’elle voit l’intérieur de la cuvette.
Une petite cabane entourée d’autres petites constructions définit une sorte de petit village tandis que la majorité de la cuvette est occupée par une grande clairière où de nombreux troncs d’arbre plus au moins façonnés occupent l’espace. Seuls quelques bosquets d’arbres sont disséminés à travers la cuvette et rappellent qu’avant l’espace était occupé par ces majestueux arbres qui se dressent encore fièrement alors que tous les autres sont tombés.
En arrivant près des différents tas de bois, elle voit un homme en train de hisser une poutre grâce à une grue construite à tous les coups par les mains du même homme. La structure qu’il est en train de construire s’élève dans les airs et part dans plusieurs directions pour former des lignes harmonieuses. Mais le sommet encore diforme indique que la construction n’est pas finie. La jeune femme interpelle alors l’homme.
– Hé ! Bonjour ! C’est vous le sculpteur ?
L’homme se retourne vers la voix et hoche juste la tête en guise de réponse.
– J’étais sûr que vous existiez ! Ça fait quelque années que l’on entend parler d’une légende d’un homme qui construit seul un palais de bois au milieu des montagnes. Je vous ai enfin trouvé.
La jeune femme s’avance vers l’homme qui a maintenant une barbe jusqu’au ventre et les cheveux qui lui touche les cuisses.
– C’est donc vous qui avez fait tout ça ? s’étonne la femme en se plaçant à coté de l’homme qu’elle appelle le sculpteur pour observer la construction en cours.
– Et vous ?
La voix grave de l’homme la sort de la contemplation des pièces de bois assemblées ensemble.
– Moi ? Je suis Laure, une alpiniste qui voulait voir si la légende était vraie, dit-elle avec un sourire.
D’un coup elle recule d’un pas, frappée par les vêtements de l’homme. Ce dernier sale, déchiré par endroit et plein de sang sur un côté, aborde un aigle et une croix à l’encolure.
– Ces vêtements …, vous êtes allemand ? lui demande-t-elle avec une voix à moitié effrayée.
– Ah …, non. Un pilote allemand atterrit ici. Depuis je porte ses vêtements.
– Et le pilote ? La voix est maintenant inquiète.
Le sculpteur désigne alors l’un des derniers bosquets restants.
– Lorsqu’il a touché le sol il était déjà condamné. Je l’ai juste assisté dans ces derniers instants, annonce-t-il d’une voix sobre mais emplie de tristesse.
La jeune femme pousse un soupir, il n’aurait su dire si c’était de soulagement ou de tristesse. Voire d’un mélange des deux mais la jeune femme reprend la parole.
– Heureusement que la guerre est finie. Dire que ça fait déjà plus de 5 ans que l’atrocité est terminée.
– La guerre est finie ? demande l’homme avec un air interrogatif. C’est donc pour ça que je vois moins d’avions dans le ciel. 
La femme lui répond sur le même air que lui,
– Vous ne le saviez pas ? Vous n’avez vraiment eu aucun contact avec le monde extérieur depuis 5 ans ?
– La dernière fois que j’ai vu Jules c’était il y a à peu près 6 ans, dit-il après quelques secondes de réflexion. Vous savez ce qu’il est devenu ? Il y avait aussi son oncle Félix qui habitait dans le village en contrebas.
– Jules et Félix ? heu … ha oui ces noms me disent quelque chose. Ils n’ont malheureusement pas survécu à la guerre, dit-elle d’une voix triste. D’ailleurs vu que ça fait si longtemps que vous n’avez pas eu de contact avec le monde vous avez besoin de quelque chose ? Des vêtements par exemple ?
– De la nourriture, même si je chasse un peu ça ne me suffit plus maintenant. Des outils, les miens sont très fatigués depuis ces années. Et peut-être un ou deux rasoirs.
Laure repars donc vers son point de départ avec la liste du matériel dont à besoin le sculpteur. 

VII

Claude s’avance dans la rue, le vieux pavé fait maintenant place à une route bien goudronnée. Il s’arrête devant une maison que, malgré un jardin, des volets et une couleur différente, il aurait reconnu entre mille. Il toque alors à la porte et après quelques dizaines de secondes d’attente une femme lui ouvre. Elle à les cheveux qui sont un mélange de gris et de blanc, un visage dont les rides commencent à se voire sans qu’elle ait besoin de sourire mais il reconnait quand même se visage.
– Julie, …
La femme ouvre les yeux de stupeur quand elle se rend compte de qui elle a en face d’elle. Elle passe la main sur un visage qui a radicalement changé mais qu’elle a reconnu et enfin retrouvé. La bague à son annulaire roule doucement sur les joues rasées de l’homme en face d’elle avant qu’ils s’enlacent pour retrouver la chaleur d’un corps qu’il n’avait plus senti depuis 27 ans.
Au bout de longues minutes Claude s’écarte et demande à Julie.
– Accepterais-tu de partir avec moi voir ma sculpture ?
Julie eut un petit rire nerveux avant de répondre.
– Entre attendre à l’intérieur, je vais préparer quelques affaires.
Claude découvre un intérieur différent mais l’esprit de la maison qu’il avait quitté tant d’années auparavant était encore là. Certains objets qu’il avait gardés lors de leurs précédents déménagements étaient encore à leurs places. Il se sent chez lui, chez eux. Julie revient rapidement avec un sac qui a plusieurs dizaines d’années.
– Je l’avais préparé quelques jours après ton départ. Pour pouvoir venir voir ce que tu voulais tant faire, dit-elle avec un sourire un peu gêné.
Ils sortent alors tous les deux de leurs maisons et voyagent pendant plusieurs jours pour arriver à la clairière.
Ils arrivent devant le passage alors que le soleil commence tout juste à être suffisamment haut pour pénétrer dans la cuvette. Alors Claude fait entrer sa femme à l’heure qui lui paraît la plus belle pour observer sa construction.
A peine a-t-elle découvert la construction qu’elle en reste sans voix. Les poutres, planches, etc… sont assemblées de telle manière à recréer le paysage que Claude avait vu des dizaines d’années auparavant. La forme qu’il avait vu dans le nuage est la structure principale trônant au centre de la cuvette. Pendant plusieurs longues minutes elle observe ce spectacle magique qui est une réplique exacte d’après les souvenirs de Claude. Ce dernier montre du doigt un endroit ou deux formes en bois s’enlacent. Julie voit alors une parfaite réplique d’elle et de son mari avec une petite plaque devant.

Cette œuvre est dédiée à ma femme, Julie.

Les larmes aux yeux, elle se tourne vers Claude.
– C’est si beau, je n’ai jamais vu aucune œuvre qui la surpasse.
– Merci de m’avoir attendu après toutes ces années, dit-il avec une voix un peu honteuse en regardant Julie dans les yeux.
– Merci d’avoir pris le temps de la faire pour me la montrer, lui répond-t-elle d’une voix émue et joyeuse.
Julie rapproche alors son visage et embrasse avec une infinie tendresse son mari.

FIN

Jonathan Marsaudon

Noé Crivain

Tel des notes d'Algo rendues rapidement, je n'existe pas. Je suis simplement le profil administrateur de ce site, pour publier des articles anonymes ou non publiés sur le site par leurs auteurs. N'oubliez pas non plus de saluer mon amie Amélie sur Facebook ;)
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