Hôtel, partie 0 : Frank Glover

Hôtel  est un projet de cadavre exquis littéraire co-écrit par Alati et  Domino. Le principe est simple : Chaque auteur·e écrit un chapitre puis le  deuxième se doit d'écrire la suite en prenant en compte la partie  précédente et ainsi de suite. Ce "ping pong de la littérature" donne une  histoire complexe, riche et pleine de rebondissements inattendus, même  pour chacun des auteur·e·s qui se doivent d'improviser la suite de  l'histoire qu'ils découvrent souvent en même temps que le lecteur. En gros on sait pas trop où ça va nous mener mais c'est vachement cool.

Frank Glover sirotait son whisky en pianotant sur son ordinateur. Exaspéré, il passa rapidement sa main dans ses cheveux pour tenter de diminuer son mal de crâne. Quelques mètres à côté de lui, le barman, un jeune homme bien habillé qui semblait fraîchement sorti d’une école d’hôtellerie, le regardait du coin de l’œil, intrigué. Il était tard et Frank était le seul client encore présent au bar de l’hôtel. Le jeune homme, hésitant, s’approcha de Frank et lui dit :

– Je vous observe depuis quelques jours déjà, vous toujours êtes là avec votre ordi, à cette même place, avec un verre d’alcool à la main. Vous êtes toujours seul. Je peux vous demander ce que vous faites, si c’est pas indiscret, M’sieur ?

Frank leva la tête, surpris que quelqu’un lui adresse la parole. Cela faisait plusieurs jours qu’il n’avait parlé à personne. Il réfléchit à envoyer promener le barman puis se ravisa. Après tout il ne perdait rien à discuter un peu, cela pourrait lui faire du bien, lui faire penser à autre chose.

– Je viens ici chaque année, pour mes vacances, répondit Frank, calmement.

– Chaque année ? Pourquoi cet hôtel en particulier ?

– C’est ici que j’ai eu ma première affaire pour tout vous dire.

– Oh, je vois. Donc vous revenez ici chaque année en souvenir du bon vieux temps quand vous vous amusiez dans les chambres d’hôtel comme un petit lapin ?

– Absolument pas non, je parle d’une affaire criminelle. Je suis détective, déclara Frank, sèchement.

– Oh, excusez-moi, balbutia le jeune barman, honteux et confus.

Il repartit à ses occupations, tout en continuant à jeter des regards vers Frank. L’idée de servir un vrai détective dans son bar comme dans les vieux films qu’il aimait regarder, l’excitait beaucoup et le changeait de ses clients habituels. Il ne put s’empêcher de poser une question.

– Détective ? Ça existe encore ça les détectives ? J’croyais que c’était un truc qu’on voyait que dans les vieux bouquins et dans les films en noir et blanc.

– Vous savez, tant qu’il y aura des morts, il y aura des gens prêts à payer pour découvrir la vérité.

– Et qu’est-ce que vous faites là avec votre ordinateur, M’sieur le détective ?

– J’écris.

– J’peux lire ?

– Vous êtes bien curieux pour un serveur, répliqua le détective.

– J’aime bien les histoires, c’est tout.

– Alors que pensez-vous de celle-ci : c’est l’histoire d’un serveur qui reste à sa place et qui nettoie ses verres tranquillement sans poser de questions.

Le barman se retourna pour attraper un autre verre qu’il fit semblant d’essuyer. Il rappliqua aussitôt, sans prendre en compte les propos de Franck.

– C’était quoi cette affaire ? Un meurtre ?

Franck soupira. Décidément le jeune homme n’allait pas le lâcher comme ça.

– Ça fait combien de temps que vous bossez dans ce bar ? Moins d’un an je suppose, sinon je vous aurais vu l’année dernière. Vous connaissez quoi de cet hôtel ?

– C’est juste un hôtel sympa M’sieur, je suis là depuis quelques mois seulement. Les gens parlent pas beaucoup ici.

– Alors vous ne connaissez rien à cette histoire, hein ? Écoutez ça : je vous la raconte et je vous laisse lire si vous me ramenez un verre en plus.

– C’est comme si c’était fait M’sieur !

Le barman, le sourire aux lèvres, attrapa une bouteille de whisky, quelques glaçons et prépara un nouveau verre qu’il servit au détective.

– Très bien alors maintenant vous me laissez parler, et vous ne m’interrompez pas. Bon, c’était il y a une dizaine d’années, neuf ans pour être exact, ici, au Dormy Hôtel.

« Le propriétaire de l’époque était George Lupin, un homme qui avait fait fortune on ne sait trop comment et qui avait acheté cet hôtel en ruine quelques années plus tôt. Il l’a entièrement rénové et a fait reconstruire toute une aile, l’aile ouest si je me souviens bien, celle qui se situe juste au-dessus de la falaise. Le second étage de cette aile était en fait consacré entièrement à ses appartements privés. Il vivait seul et ne laissait personne visiter ses appartements. À part cette particularité, il avait pour habitude de manger et de se déplacer au sein de son propre hôtel comme s’il était un simple client. À l’époque, personne ne connaissait trop le passé de cet homme et les employés ne posaient pas trop de questions. Le plus souvent, ils le voyaient traîner dans le grand salon, parfois en donnant quelques directives mais la plupart du temps, il était juste silencieux.

Cet hôtel, il était de ceux qui avaient fait la richesse de cette petite ville pendant les Trente Glorieuses, mais il avait finalement fermé après la mort mystérieuse de son propriétaire à la fin des années 90. Trop excentré, trop petit, trop coûteux à faire fonctionner, il avait été abandonné pendant des années, jusqu’à ce que George s’y installe. Vous l’avez vu c’est un petit village ici, personne le connaissait et personne ne voyait d’un très bon œil cet homme qui n’était pas de la région et qui voulait s’installer dans un lieu qui avait déjà mauvaise réputation. Mais il a tout rénové, tous les travaux ont été réalisé par une entreprise extérieure et avant même le début, George avait tout clôturé pour qu’on ne voit pas ce qu’il construisait. Des rumeurs infondées ont commencé à faire surface dans le village mais finalement l’hôtel a ouvert et il était tout ce qu’il y a de plus normal. Enfin, ‘normal’… c’est vite dit vu comment ça a rapidement mal tourné. L’hôtel a ouvert en juillet 2014, George y a été assassiné en août. »

– Assassiné ? Dans cet hôtel ? s’horrifia le jeune homme.

– Mon cher ami, ces murs regorgent plus de secrets que vous ne pensez l’imaginer ! Ces lustres ont vu plus d’horreurs que vous ne pourriez le supporter et ce bar sur lequel vous traînez vos mains, ce bar lui est très sale, alors vous allez le nettoyer et me laisser parler.

– Bien M’sieur, c’est juste que je travaille ici, j’aimerai mieux être au courant des fantômes qui y rodent.

– Alors vous n’êtes pas au bout de vos surprises. Bon, pour commencer cette histoire, il faut que je vous parle d’une cliente : Anna Feuprier.

Suite la semaine prochaine avec "Hotel, partie 1 : Anna Feuprier"

Alati

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